S’il fallait réduire en quelques mots les rapports de Pagnol et de la Provence, on pourrait évoquer le constant va-et-vient entre la ville maritime et le village perché, le port et la montagne, les quais de Marseille et les collines du Garlaban. Pagnol, né sur le littoral, ou presque, n’a jamais cessé de tourner ses regards vers les vallons encore déserts d’ Aubagne et d’Allauch, et ses personnages, rejoignant ceux de Giono, n’ont eu de cesse de confronter la fébrile activité de la cité phocéenne (porte de l’aventure) et la liberté fertile des hauts plateaux (paradis perdu et terre promise). En cela, il est un vrai Provençal, un de ceux qui, nourris de l’écume de la mer, ont pour grand large l’infini des collines en friche de l’intérieur. C’est une vieille histoire qui commence avec celle du peuple provençal et qu’illustre un conte ancien, aussi symbolique et fondateur que celui qui rapporte la rencontre amoureuse du Grec Protis et de la Ligure Gyptis sur les bords du Lacydon. Les filles de la côte, dit-on, passaient pour fort légères et les femmes des marins pour plutôt volages. Alors, quand un matelot décidait de prendre épouse, prudemment il s’en allait la chercher parmi les indigènes du haut pays. Portant son aviron sur l'épaule, il marchait jusqu’à ce qu’il rencontrât une jouvencelle qui prît cette rame pour une pelle à four, c’est-à-dire que, n’ayant aucune idée de la vie maritime, elle n’eût aucun des vices attribués à ses consoeurs du littoral. A vrai dire, cette frontière entre la Provence maritime et la Provence intérieure est assez subjective. Mistral, qui raconte l’anecdote après Homère, la situe au pied du Ventoux. Pagnol la trouvera au pied du Garlaban. Les historiens en tout cas y découvrent la ligne de démarcation entre la Provence grecque et la Provence romaine. Et cette confrontation fait que les personnages de la trilogie de Pagnol ont du sang grec malgré leurs noms latins et que ses héros de Regain ont plutôt la sève gallo-romaine. Ainsi se rencontrent la Provence de Pagnol et celle de Giono, comme celle de Bosco touchait à celle de Mistral. C’est toujours la Provence, une et multiple.